Les meubles attribués à Catherine la Grande relèvent pour l’essentiel d’une légende construite au XXe siècle, et non d’un inventaire impérial authentifié. Le mobilier que l’impératrice a commandé, collectionné et fait vivre dans ses palais témoigne d’un goût autrement plus sérieux : celui d’une souveraine qui a orchestré la rencontre entre l’ébénisterie française, le rococo allemand et le néoclassicisme russe. Le cabinet érotique qu’on lui prête intéresse moins l’historien du meuble que la reconstitution d’une pièce bien précise, un guéridon aux quatre phallus dressés, qui cristallise le fantasme depuis sa prétendue redécouverte en 1939. L’enquête passe par la technique : assemblage, savoir-faire, et ce que ces questions disent du reste, des fauteuils rocaille de Tsarskoïe Selo aux réinterprétations contemporaines signées Henryot & Cie.
Catherine II, le mobilier français et les résidences impériales
Catherine II règne sur la Russie de 1762 à 1796. Elle fait du palais d’Hiver, de Tsarskoïe Selo et de Peterhof les trois pôles d’une politique culturelle sans précédent. Elle réside principalement au palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg, séjourne l’été à Tsarskoïe Selo et reçoit à Peterhof, dont les enfilades dorées servent de vitrine à son goût pour les arts décoratifs.
Elle achète des pièces entières d’ébénistes français, mais commande aussi des ensembles complets à des ateliers allemands installés en Russie, comme celui de David Roentgen. Le résultat est un corpus de plusieurs milliers de pièces où le rococo tardif cohabite avec les premières rigidités néoclassiques. Ce qui distingue ce mobilier, c’est l’échelle : des cabinets monumentaux, des fauteuils à large assise, des commodes galbées dont les dimensions tiennent compte des volumes immenses des palais et de l’étiquette russe qui veut que l’on se tienne avec une certaine ampleur dans l’espace.
Le mythe du mobilier érotique dérape précisément ici. Les pièces associées au « cabinet secret » ne correspondent ni à l’échelle de ces résidences, ni aux traces laissées par les inventaires du XVIIIe siècle.
Le cabinet érotique de l’impératrice : naissance d’un mythe au XXe siècle
La légende repose sur un chaînon documentaire aussi mince qu’inflammable. En 1939, un inventaire dressé à Tsarskoïe Selo mentionne un ensemble de sièges et de tables ornés de motifs sexuels explicites. En 1941, des photographies en noir et blanc sont prises. L’ensemble aurait été détruit ou dispersé pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui empêche toute analyse matérielle depuis cette date. Aucun inventaire du règne de Catherine, aucun mémoire d’ébéniste, aucune correspondance diplomatique ne fait référence à ces meubles.
Les historiens penchent pour une fabrication plus tardive, peut-être du XIXe siècle finissant, peut-être une commande privée destinée à un collectionneur amateur de curiosités. Plusieurs détails techniques trahissent un anachronisme. Les assemblages visibles sur les clichés de 1941 ne correspondent pas aux standards de l’ébénisterie de cour du dernier tiers du XVIIIe siècle : la section des pieds, les proportions des plateaux, le traitement des moulures renvoient à une facture éclectique de la fin du XIXe. Les amants de l’impératrice, nombreux, ont fourni un terreau favorable à la construction d’un fantasme rétrospectif.
Le cabinet érotique est la traduction en trois dimensions de cette tradition pamphlétaire : un meuble à secrets, des sièges sculptés, un guéridon porté par des phallus dressés.
Le mobilier authentique : rococo, dorures et néoclassicisme
Le mobilier que Catherine II a commandé et collectionné relève d’un art décoratif qui n’a rien de secret. Il se caractérise par une maîtrise exceptionnelle de la dorure sur bois, un passage progressif des formes rococo aux lignes néoclassiques, et une préférence marquée pour les ébénistes français et allemands. Les pièces d’apparat comprennent des fauteuils à la reine, des consoles à ressauts, des cabinets en marqueterie de bois de rose et d’amarante, et des commodes à vantaux dont les bronzes ciselés étaient livrés séparément depuis Paris.
Catherine passait par des intermédiaires, le baron de Grimm, le sculpteur Falconet, le diplomate Golitsyne, pour acheter aux grands noms de l’ébénisterie parisienne : Jean-François Oeben, Roger Vandercruse dit Lacroix, Martin Carlin. Elle acquiert aussi des pièces de David Roentgen, qui livre des meubles à mécanismes et à secrets que le public du palais d’Hiver découvre avec stupeur. Ces meubles-là sont ingénieux, parfois dissimulateurs, mais jamais obscènes.
Le passage du rococo au néoclassicisme s’opère autour de 1780. Les courbes s’assagissent, les bronzes prennent des motifs antiquisants, les pieds deviennent rectilignes. Le mobilier de Catherine raconte cette transition avec une netteté que peu de collections européennes offrent sur une période aussi courte. L’armoire d’apparat en acajou flammé de 1787, conservée aujourd’hui au palais de Pavlovsk, montre un fronton triangulaire presque sévère posé sur une structure encore héritée du rococo pour ce qui touche au galbe des traverses.
Les meubles de Catherine se visitent à Tsarskoïe Selo, Peterhof et à l’Ermitage
Le mobilier authentique est conservé dans trois institutions. Le musée de Tsarskoïe Selo expose les pièces en situation dans les appartements reconstitués du palais d’Été. Le palais de Peterhof conserve des ensembles de sièges rococo et des cabinets allemands de la période Roentgen. Le musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, détient la collection la plus étendue : mobilier, bronzes, marqueteries.
Un seul palais par jour : l’abondance des œuvres fatigue le regard et émousse la perception des détails techniques.
Collections françaises et valeur d’un meuble Louis XV
La France occupe une place centrale dans l’histoire du mobilier de Catherine, et cela se répercute directement sur le marché de l’art. Les ébénistes dont l’impératrice a recherché les pièces travaillaient presque tous à Paris, et leurs meubles continuent d’apparaître dans les ventes aux enchères. La valeur d’un meuble Louis XV authentique dépend d’une hiérarchie de critères dont le pedigree impérial est le plus rare.
Pour donner des ordres de grandeur : une commode Louis XV estampillée d’un maître reconnu, Migeon, BVRB, Dubois, se négocie entre 50 000 et 300 000 euros selon l’état, la richesse des bronzes et la qualité de la marqueterie. Une pièce ayant appartenu à une collection royale ou impériale franchit régulièrement le million d’euros. La provenance russe ajoute une prime supplémentaire, surtout lorsqu’elle est documentée par des inventaires de palais, des marques au fer ou des étiquettes douanières du XVIIIe siècle.
Le marché est tiré par une rareté croissante. Les grandes collections russes ont peu alimenté les ventes depuis un siècle, et les pièces circulant proviennent surtout de collections privées européennes constituées au XIXe siècle. Un acheteur français gagne à faire examiner une pièce par un expert en ébénisterie spécialisé dans les montages germano-russes : les assemblages, les essences et les vernis de cette école diffèrent sensiblement de ceux de l’ébénisterie parisienne pure, et une confusion entre les deux pèse lourd dans une adjudication.
Réinterprétations modernes : le cas du guéridon aux quatre phallus dressés
La légende du mobilier érotique de Catherine a trouvé une étrange postérité dans le travail de quelques ateliers contemporains qui ont entrepris de reconstituer ces pièces à partir des photographies de 1941. Le cas le plus documenté est celui du guéridon circulaire soutenu par quatre phallus dressés, dont le plateau alternerait motifs masculins et féminins. Cette reconstitution, menée par des artisans français dont le nom d’Henryot & Cie circule dans les comptes rendus spécialisés, ne prétend pas reproduire un original disparu : elle propose une lecture du fantasme avec les outils de l’ébénisterie réelle.
Le travail technique que suppose cette pièce est considérable. Tourner quatre pieds en ronde-bosse dans une essence dense comme le noyer ou l’acajou, en respectant l’anatomie détaillée exigée par le dessin, relève d’un tournage d’art que peu d’ateliers maîtrisent aujourd’hui. L’assemblage du plateau impose une structure en parquetage ou en panneaux flottants pour absorber les mouvements du bois sans compromettre la planéité. Les motifs alternés demandent un travail de sculpture en bas-relief ou d’incrustation qui évoque davantage les cabinets de curiosités du XIXe siècle que la grande ébénisterie de cour du XVIIIe. La pièce, techniquement réalisable, ne cadre pas avec les standards esthétiques du règne de Catherine. Elle est trop ostentatoire, trop littérale dans son vocabulaire décoratif, pour être née dans le cercle des artistes qui travaillaient pour l’Ermitage.
Pour un intérieur contemporain, ces réinterprétations posent une question d’aménagement concrète. Une pièce isolée de ce type, même traitée avec la plus grande rigueur technique, dicte une ambiance : elle impose autour d’elle un registre décoratif que tout le reste de la pièce doit assumer, sous peine de la faire basculer dans le kitsch. Mieux vaut la traiter comme une sculpture, et ne pas l’utiliser pour y poser un téléphone.
La marque de meubles la plus connue dans ce registre d’inspiration impériale n’est d’ailleurs pas russe, mais française : Henryot & Cie, spécialisée dans la reproduction de sièges historiques, a travaillé sur plusieurs chantiers de restitution pour des musées et des collections privées. La mention de cet atelier à propos du mobilier érotique de Catherine montre à quel point la frontière entre reconstitution savante et curiosité médiatique reste poreuse.
L’héritage mobilier de Catherine II est d’abord celui d’un art décoratif impérial russe qui a su intégrer le meilleur de l’ébénisterie française et allemande. Les meubles érotiques qui lui sont attribués n’entachent pas cet héritage : ils en sont le contrepoint fantasmatique, né bien après sa mort, et ravivé à chaque génération par le mélange de fascination pour le pouvoir absolu et de goût pour le secret d’alcôve. Un amateur de meubles anciens gagne à connaître les deux versants, ne serait-ce que pour ne pas confondre une commode de David Roentgen avec un accessoire de légende.
Questions fréquentes
Qui était l’amant le plus connu de Catherine la Grande ?
Le prince Grigori Potemkine est le plus célèbre des favoris de Catherine II. Leur relation, qui mêle intimité, pouvoir politique et commandes architecturales, a duré de 1774 jusqu’à la mort de Potemkine en 1791, bien au-delà de la liaison physique qui s’achève autour de 1776.
Quelle est la valeur d’un meuble Louis XV ?
Une commode Louis XV estampillée d’un maître reconnu se négocie entre 50 000 et 300 000 euros. Une pièce issue d’une collection impériale russe documentée peut franchir le million d’euros, à condition que la traçabilité soit établie par un inventaire, une marque au fer ou une correspondance d’époque.
Quelle est la marque de meubles la plus connue en lien avec le mobilier de Catherine ?
Henryot & Cie est la maison française la plus régulièrement citée pour ses travaux de restitution de sièges historiques et de pièces d’inspiration impériale russe, y compris dans les articles consacrés aux reconstitutions du mobilier érotique attribué à Catherine II.
Où peut-on voir les meubles authentiques de Catherine la Grande ?
Les trois institutions principales sont le palais de Tsarskoïe Selo, le palais de Peterhof et le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Chacune conserve des ensembles cohérents de mobilier de cour, du rococo au néoclassicisme, dans des appartements reconstitués ou des salles d’exposition permanentes.
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